Traces Inouïes


En janvier 2017, l’association « Danse à tous les étages » m’a proposé de suivre un projet mené par le Chorégraphe Cédric Cherdel accompagné de la danseuse Lucie Collardeau et du musicien Aurèle Guibert.  Le projet Déplaces ouvrait pour la troisième année des ateliers de création à de « jeunes arrivants » sur Rennes et des personnes en situation de précarité. Quatre mois durant, ces ateliers prenaient place chaque semaine au Centre Chorégraphique National de Rennes.  L’idée était d’ouvrir à ces jeunes danseurs amateurs un espace de danse ludique.

Cette proposition a tout de suite suscité ma curiosité et certaines interrogations.

Quelques jours après mon échange avec l’association, je parlais de ce projet à une amie. « Ah oui, danse avec les migrants ! » me dit-elle avec un petit sourire… Cela semblait-il légèrement déplacé ? Y avait-il quelque chose d’étrange et d’inapproprié à faire danser ces jeunes si délicatement nommés « arrivants » ?

Ma curiosité a été plus forte que mes interrogations.

J’ai pris et aimé ce chemin qui m’engageait sur un espace de travail au long cours.  De semaine en semaine j’ai pu regarder, revenir, chercher,  poser mon appareil souvent pour rentrer avec eux dans la découverte de ce nouvel espace de liberté. Liberté soudaine des corps, du rythme, du regard, du geste…

J’ai aimé cet espace de recherche photographique…

J’ai aimé regarder ce temps volé à l’administration par nombre d’entre eux. Volé au labyrinthe des démarches à suivre pour justifier leur « délit administratif », leur présence sur le territoire.  Un espace où exister enfin, ne plus être juste un sans-papier, un exilé, une histoire tragique, un fait de société, mais accéder à la vie qui danse et qui jaillit.

Travailler avec ces « jeunes arrivants » ne peut que faire ressurgir plus fort l’écho du monde qui bat au-delà et à l’intérieur de nos frontières.  Je ne peux regarder les traces sur le tapis de danse sans penser à celles laissées en mer par ceux qui ne sont pas arrivés. Un corps qui tombe en Méditerranée laisse t-il une trace à la surface de l’océan ? Ou bien vient-il égratigner chaque fois un peu plus la surface de notre humanité ? Est-ce juste une trace In-ouie, inaudible, incolore ?

Une quarantaine de jeunes traversent  ainsi sur les 4 mois les ateliers. Certains ne viennent qu’une seule fois, d’autres s’accrochent. Cédric et Lucie recomposent délicatement leur groupe de semaine en semaine, font de cette contrainte extrême un élément incontournable du travail.

Ces recherches photographiques, traces inouïes, sont celles de ces oiseaux de passage. Traces vibrantes, battantes, évanescentes, fantomatiques parfois…  Elles prennent la forme d’un radeau, d’une galère, d’une ronde humaine. Les êtres s’agrippent, se touchent, se caressent, se cherchent sur ces lignes chaotiques ou brisées…Comme l’est souvent leur vie… Ces ombres passantes sont leurs traces inouïes…