Blanc Dehors


Antarctica – Scientist heading for his shelter at the Concordia Research Station.

L’Antarctique, un univers monochrome où le ciel se dissout dans le sol… 

Les plongeurs inventent, dit-on, les épaves qu’ils découvrent… L’Antarctique, lui, fut inventé par les hommes avant même d’avoir été découvert. Il figure dès l’Antiquité sur les cartes, comme pour contrebalancer les terres du nord et donner au monde son équilibre. Aucun navigateur – à ce que retient l’histoire humaine – ne l’avait accosté avant que Dumont D’Urville ne donne, en 1840, le nom de sa femme, Adélie, à une infime partie de cette calotte glaciaire.

Le continent échappa longtemps encore à la connaissance humaine. Et le blanc de la carte de l’Antarctique que dévoraient du regard les explorateurs de la fin du XIXème siècle est toujours aussi immaculé. Lorsqu’on arpente ce territoire, on ne voit rien. Rien, si ce n’est l’ombre de nos pas, de nos peurs, de nos images, l’ombre de nous-même… Pour le photographe confronté à l’immensité blanche et désertique, c’est un peu l’enfer. Une forme d’angoisse de la page blanche : C’est la Lune, sans Apollo, sans homme ni drapeau. Tout est grandiose, époustouflant, extravagant. Mais comment le dire, l’écrire avec la lumière, par la photographie, alors que tout est si loin, que le premier plan se confond avec le deuxième qui lui-même se confond avec le troisième. Un univers monochrome où le ciel se dissout dans le sol, le white out dit-on en anglais, le jour blanc en français, ou « blanc dehors ». L’Antarctique n’existe pas plus aujourd’hui qu’il n’existait il y a 500 ans. Il n’est – semble t-il – que la projection mentale, imaginaire des hommes qui le rêvent ou le traversent. C’est ce que m’a enseigné ce continent sur mon travail photographique. Sur ce territoire, où a priori rien n’est à photographier, la photographie, elle, se révèle. Elle n’est pas une prise objective de la réalité, semblable à la réalité d’un autre, mais la projection sur la pellicule d’une image intérieure, profonde, obsédante. Une image qui sans cesse revient dire ce qu’il y a en nous-même. Une image qui préexiste à la prise. Puis, on la découvre sur le film, cette image, comme une flèche que l’on aurait décochée sans savoir et qui serait venue se loger au centre d’une cible, la nôtre.Elle dit de nous quelque chose que nous ne savions pas. Consciemment tout au moins. Les images photographiées sont comme des fenêtres, ouvertes sur nous mêmes, pour chacun de nous, ou pour nous tous. La photographie porte la mémoire des hommes, toutcomme la cellule biologique porte en elle la trace de l’humanité entière qui l’a précédée.

Elle est une fenêtre vers une réalité que nous ne connaissons pas encore. C’est une vision.